Par Francesco Laurenti, Directeur de l’International Center for Research on Collaborative Translation (Libera università di lingue e comunicazione, IULM) et Federica Villareale, doctorante à l’IULM, Milan(1). Traduction : étudiants du master Traduction spécialisée multilingue de l’Université de Lille dans le cadre de leur Skills Lab.

1. Introduction
Le marché de la localisation connaît une expansion rapide, avec des estimations mondiales qui prévoient sa valeur à 73,6 milliards de dollars (USD) d’ici 2027. L’adoption de l’intelligence artificielle générative, de la traduction automatique neuronale et de l’automatisation des flux de travail accélère cette croissance. Dans cet environnement, les entreprises sont à la recherche de professionnels dotés des compétences avancées en gestion de projets multilingues, en utilisation de technologies spécialisées et en optimisation de processus de localisation. Bien que souvent ignorée par beaucoup de professionnels du secteur, une importante enquête menée il y a environ huit ans par l’Agence nationale italienne des politiques actives de l’emploi (ANPAL) et présentée dans de grands journaux nationaux (en italien : Système d’information Excelsior 2017 d’Unioncamere — ANPAL) a découvert que la demande concernant les traducteurs professionnels et interprètes est malheureusement supérieure à la main-d’œuvre qualifiée disponible. En raison de cette différence, il arrive que les candidatures aux postes recherchés soient inadaptées, voire absentes, menant à un « taux de difficulté » de recrutement d’environ 70 % dans des rôles de traduction et d’interprétation. Cette enquête suscite quelques réflexions.
Premièrement, compte tenu du nombre de futurs traducteurs et interprètes qui augmente (ou du moins augmentait) chaque année, le secteur de la traduction peine à trouver des professionnels disposant d’une formation universitaire suffisamment préparés pour le métier. Ces difficultés découleraient d’un écart : celui entre les demandes réelles du marché mondial des services linguistiques et la formation universitaire, qui reste peut-être trop souvent ancrée dans un concept traditionnel de traduction (de nos jours, parfois presque obsolète).
Si le secteur des services linguistiques recherchait des interprètes et des traducteurs sans parvenir à recruter des candidats suffisamment qualifiés dans 70 % des cas, il s’est avéré que cela était dû à la distance entre ce secteur et le monde universitaire. Les diplômés avaient reçu une formation d’interprète et de traducteur, mais ne disposaient pas de l’ensemble des compétences que le marché du travail exige. Cette situation résulte de l’écart entre les demandes du marché des services linguistiques et du système éducatif.
Cela ne signifie pas que le dialogue entre les universités et le secteur des services linguistiques était à l’époque inexistant (en effet, ce dernier était déjà en cours, en particulier à l’IULM où il était d’ailleurs bien animé), mais il était évident qu’une synergie plus forte était requise. Au-delà du dialogue, une collaboration « renforcée » s’imposait, et un nouveau partenariat restait à envisager, voire à imaginer.
Il y a quelques années, le système universitaire italien a évolué, visant pour la première fois un renforcement du dialogue entre le secteur des services linguistiques et le monde académique. Des étudiants craignaient de devoir abandonner certains livres qu’ils avaient étudiés jusqu’à présent et de devoir, à la place, adapter leurs connaissances exclusivement au monde professionnel. Cependant, avec le temps, force est de constater que le monde universitaire doit former des professionnels pour le monde du travail d’aujourd’hui et de demain. À défaut, il manque à sa mission, du moins dans un domaine clé.
Afin de réduire cet écart, il a été (et demeure) essentiel d’entreprendre des projets de formation communs ancrés dans les processus réels du secteur. Cela apporte à un étudiant davantage que les acquis d’un simple stage ou d’une expérience professionnelle.
Tel est précisément l’objectif du projet Enterprise-Grade Localization 101.
2. La structure du cours et les partenaires
Enterprise-Grade Localization 101 est un cours théorique de pointe, conçu pour aborder les défis de la localisation d’entreprise et comprenant l’intelligence artificielle, les outils de traduction assistée par ordinateur (TAO) et l’automatisation des flux de travail.
Le programme comprend des modules théoriques et pratiques qui couvrent la gestion de projets de localisation à grande échelle, l’automatisation fondée sur l’intelligence artificielle et la traduction automatique, l’utilisation avancée des outils de TAO tels que MemoQ, la localisation de contenus multi-formats, ainsi que les stratégies de contrôle de qualité et de post-édition.
Ce cours a été créé en collaboration avec MemoQ et Creative Words. Il a été soutenu par les associations professionnelles AITI (Associazione Italiana Traduttori e Interpreti) et ANITI (Associazione Nazionale Italiana Traduttori e Interpreti), ainsi que par des partenaires comme la Federlingue, le MET (Mediterranean Editors & Translators), le LIND Expert Group, le réseau EMT (DGT Bruxelles) et l’ELIA (European Language Industry Association).
Dispensé selon une formule hybride d’apprentissage (en présentiel à l’IULM et en distanciel), il a été enseigné par des maîtres de conférences reconnus à l’international, tels que Francesco Laurenti, directeur de l’International Centre for Research on Collaborative Translation, Diego Cresceri, PDG de Creative Words et membre du LIND Expert Group, Balázs Kis, co-fondateur de MemoQ et membre du LIND Expert Group, ainsi que Michael Farrell, maître de conférences à l’IULM et webmaster du MET. Tous sont des experts reconnus dans le secteur de la traduction et de la localisation collaborative, et ont travaillé en étroite collaboration avec Anna Mohácsi-Gorove, autrice des cours de la MemoQ Academy qui ont été utilisés, et Levente Galbáts, qui a effectué, avec Anna et le comité organisateur, tout le travail technique de ce cours.
Le projet impliquait 84 participants divisés en groupes de quatre (certains composés de participants avec plus de sept ans d’expérience, d’autres avec une expérience dans le domaine de la traduction comprise entre zéro et six ans). Ces derniers ont suivi 48 heures de cours, complétées par 12 heures de contenu vidéo spécialisé des plateformes MemoQ et ELIA. Ce programme visait à familiariser les participants avec l’outil utilisé dans le cadre de ce cours ainsi qu’avec quelques concepts fondamentaux. Les participants ont eu accès à divers groupes Microsoft Teams, au sein desquels ils pouvaient consulter des informations et des ressources (SharePoint) et poser des questions via la fonction de discussion à propos du projet lui-même ou de problèmes techniques susceptibles de se produire durant les séances en ligne. De plus, une chaîne Microsoft Teams a été créée pour chaque groupe de travail, afin de permettre aux participants de discuter de problèmes de traduction et de coordonner leur organisation de travail.
Ces chiffres impressionnants reflètent non seulement l’ampleur du projet, mais également la qualité et l’impact de notre approche.
3. L’objectif
L’une des missions de l’International Center for Research on Collaborative Translation est de mener des recherches innovantes sur la qualité de la traduction, en examinant non seulement le processus et le résultat de traduction, mais également la qualité de la formation en traduction, sans laquelle il ne peut y avoir de traduction qualitative !
Pendant les deux dernières années, les chercheurs collaborant avec le centre de recherche ont travaillé sans relâche, non seulement pour suivre le rythme du changement, mais surtout pour rester innovants face à celui-ci. Le but est d’explorer et de proposer de nouvelles méthodes de formation, de nouvelles approches de traduction et, pourquoi pas, de nouveaux univers à traduire. En effet, nous avons mené des recherches sur les domaines de traduction et d’interprétation au sein du Metaverse, et plus généralement en réalité virtuelle, tout en restant concentrés sur la qualité des processus dans ces domaines. Grâce aux recherches menées par Francesco Laurenti et Valentina Baselli en avril 2024, le centre a accueilli la première simulation de conférence au monde dans le Metaverse, entièrement interprétée par des humains. Ces interprètes, travaillant, casques sur les oreilles, depuis des cabines virtuelles équipées de logiciels d’interprétation spécialement créées pour l’occasion, interagissaient directement avec leurs avatars à l’intérieur de cabines virtuelles. De plus, en collaboration avec Federica Villareale, qui travaille dans le domaine de la traduction, le centre mène des recherches sur l’évaluation de la performance qualitative des outils de traduction basés sur l’IA et l’amélioration des interactions humain-machine.
Par conséquent, l’accent de ce cours a été mis sur la promotion de la qualité et de la collaboration tout au long du processus de traduction.
Nos précédentes études ont démontré que la mise en place de méthodes de travail claires, l’utilisation d’outils numériques appropriés et un suivi continu améliorent significativement la qualité des résultats de traduction et la collaboration entre traducteurs. Les données quantitatives montrent que la mise en œuvre de ces approches structurées a considérablement amélioré la qualité de traduction des participants, leurs compétences et, surtout, leur compréhension de la complexité inhérente la traduction professionnelle. Sur le plan de la gestion de projets, les participants ont fait preuve de progrès notables dans leur capacité à organiser de manière efficace leur travail lorsqu’ils étaient guidés par ces méthodes. Le point fort de ces initiatives université-entreprise repose sur leur capacité à mener des recherches approfondies afin d’examiner les processus d’assurance qualité intégrés dans les parcours de formation. À l’International Center for Research on Collaborative Translation, nous menons des recherches académiques depuis des années, en surveillant systématiquement plusieurs aspects clés :
1) L’efficacité des outils de TAO pour faciliter des traductions fidèles, efficaces et adaptées au contexte
2) Les approches pédagogiques qui favorisent l’acquisition des compétences
3) L’évolution des flux de travail collaboratifs entre les traducteurs rendue possible par les avancées technologiques
De plus, nous pensons que seule la recherche peut aider le monde académique à développer et à vérifier de bonnes pratiques, garantissant ainsi que la formation reste dynamique et évolutive face aux innovations technologiques et méthodologiques en cours. Par exemple, en observant les interactions des traducteurs au sein d’environnements collaboratifs de TAO, nous pouvons découvrir de nouvelles synergies et des moyens d’améliorer l’expérience d’apprentissage ainsi que la préparation professionnelle. Cette synergie favorise également un dialogue fructueux entre le monde académique et le secteur des services linguistiques, ouvrant la voie à une croissance et à un développement mutuels. Le secteur bénéficie de cadres éducatifs fondés sur la recherche qui forment des professionnels hautement qualifiés. En retour, les programmes académiques bénéficient de l’intégration des derniers outils, tendances et besoin du marché dans leurs programmes.
Grâce à la recherche académique, l’International Center for Research on Collaborative Translation étend son champ d’investigation pour inclure et améliorer l’interaction humain-ordinateur au sein des flux de travail de traduction, l’intégration de l’intelligence artificielle dans le contrôle qualité, ainsi que les conséquences des plateformes collaboratives à distance sur la formation, la performance et la satisfaction des traducteurs. Nous poursuivons ces efforts, car nos études visent à la fois à renforcer les modèles de formation existants et à orienter le développement de futurs outils innovants et réseaux collaboratifs. Nous atteignons cet objectif en formant des étudiants, des professionnels et, surtout, des formateurs dans les domaines de la traduction et des langues, dans le but de préparer au monde du travail des experts capables de naviguer et de façonner le paysage complexe et technologique des services linguistiques avec qualité et excellence.
4. La recherche et les premiers résultats
Comme précédemment indiqué, l’objectif principal des recherches menées par l’ International Center for Research on Collaborative Translation est d’analyser et d’évaluer la qualité des produits et les performances des groupes de traducteurs travaillant ensemble, appuyés par la technologie et l’intelligence artificielle.
Afin de comprendre comment les groupes interagissaient et mesurer l’efficacité de la méthode de traduction choisie, nous avons suivi l’activité des groupes sur Teams et l’avancement des tâches de traduction sur le portail MemoQ. Cela nous a également permis de voir comment les groupes comprenant une personne avec plus de 7 ans d’expérience travaillaient différemment des autres groupes principalement composés de personnes moins expérimentées. Nous avons également pu analyser comment les participants percevaient la difficulté de traduire avec différents flux de travail, de collaborer avec d’autres et d’utiliser des outils technologiques, en examinant les rapports préparés par les groupes à la fin du cours. Ces rapports ont révélé les difficultés rencontrées, ce qu’ils ont trouvé le plus intéressant et utile, ainsi que leurs présentations où ils ont pu illustrer par des exemples concrets les problèmes et les solutions auxquels ils ont été confrontés pendant le cours.
Le Centre de recherche essaie également de comprendre comment les personnes impliquées dans les processus de traduction perçoivent la collaboration et l’utilité des outils de TAO collaboratifs dans le cadre de leur travail. Pour évaluer l’influence du cours sur le travail des participants et sur leur approche du flux de travail, nous devions mesurer leur volonté d’appliquer les compétences acquises à leur travail personnel après la fin du projet. Pour recueillir ces informations, nous avons soumis les participants à un questionnaire final afin d’explorer, entre autres, ces questions clés.
La recherche est toujours en cours, mais nous pouvons fournir quelques résultats préliminaires.
Conformément à nos précédentes recherches, l’approche collaborative s’est révélée efficace pour renforcer la capacité des participants à organiser et à gérer les tâches de traduction, ainsi qu’à interagir avec leurs collègues. Ils ont également indiqué que le travail collaboratif améliorait la qualité du texte final et que l’utilisation d’outils de TAO collaboratifs tout au long du processus rationalisait les tâches et réduisait la charge de travail. Les participants ont constaté que participer à ce cours avait amélioré leur employabilité et leur compétitivité sur le marché, en leur apportant de nouvelles compétences en matière d’IA et dans l’utilisation de MemoQ pour optimiser leur flux de travail. Tous les sujets ont été abordés, suivant l’évolution du marché.
Toutefois, s’agissant d’un projet pilote, nous nous attendions à ce que certains problèmes critiques soient signalés, lesquels pourraient alors servir de base à l’amélioration de la conception du cours. En effet, pour la prochaine édition du cours, les coordinateurs prévoient de proposer davantage de conférences consacrées à la localisation au sens large (pas seulement centrées sur l’environnement d’entreprise) et d’impliquer plus de formateurs spécialisés dans divers domaines, bien que connexes, car entendre des concepts similaires expliqués par plusieurs intervenants contribue à renforcer l’apprentissage. De plus, afin d’encourager des discussions pratiques sur l’utilité des pré-traductions et des révisions, les prochaines éditions demanderont aux participants de travailler sur des textes nécessitant une plus grande créativité. Cela permettra une investigation plus approfondie des relations entre la créativité et le monde numérique, qui demeure un autre domaine de recherche essentiel pour le Centre.
5. Évolutions futures
Le projet Enterprise-Grade Localization 101 a été présenté lors de Translating Europe Forum (TEF) 2025, suscitant l’intérêt et la curiosité des étudiants, des professionnels et des institutions. Comme évoqué lors du forum, on espère que ce cours servira de modèle pour d’autres universités du réseau EMT. À la suite de ce projet pilote initial et grâce aux recherches menées en parallèle afin de résoudre certains des défis inévitables découlant de la nouvelle approche synergique entre le secteur des services linguistiques et le monde académique, il est attendu que ce cours devrait représenter une opportunité essentielle et indispensable d’échange entre les étudiants d’universités et le monde du travail. Cette initiative sera utile et formatrice pour les deux parties.
- Le présent article est le fruit d’une réflexion commune sur un projet de formation mené en 2025 à l’IULM (Milan). Les sections 1 et 3 ont été rédigées par Francesco Laurenti et les sections 2, 4 et 5 par Federica Villareale.↩
Détails
Langues : anglais, français, italien
Date de publication : 3 décembre 2025
Catégorie EMT : Compétences en traduction