Par Tara Waternaux, Mathilde Ribon et Cédric Deplanque, Master 1 TA2M (Traduction et Accessibilité MultiMédia), Université Bourgogne Europe
Cédric présentant le sous-titrage SME
Qui s’intéresse à la traduction audiovisuelle devrait aussi s’intéresser à l’accessibilité pour des publics aux besoins spécifiques, notamment pour les personnes avec des troubles auditifs, visuels et cognitifs. Bien que l’audiodescription et le sous-titrage SME (pour personnes Sourdes et MalEntendantes) se soient démocratisés sur les grandes chaînes de télévision, leur usage dans des salles de cinéma demeure sporadique.
Alors que l’on recensait 11,7 millions de personnes en France touchées par un handicap sensoriel en 2023, comment remédier à la relative méconnaissance du grand public quant à l’accessibilité audiovisuelle ?
Six étudiant·es de l’Université Bourgogne Europe – Tara Waternaux, Mathilde Ribon et Cédric Deplanque en Master TA2M et Daniela Moreno López, Théo Protche et Laurie Le Roux en Master T2M - se sont posé cette question au cours d’un stage effectué avec le cinéma municipal L’Empire de la petite ville d’Auxonne, dans le cadre du festival « Quand la Bourgogne invite la Franche-Comté » organisé en mars 2025.
Notre mission de départ consistait en l’organisation d’ateliers de sensibilisation au sous-titrage SME et à l’audiodescription à destination des adultes assistant au festival. Mais il est vite paru évident que ces ateliers pouvaient intéresser un autre public et même amener de futures vocations, ce qui a amené notre groupe à organiser des ateliers d’initiation à la traduction et à l’accessibilité audiovisuelle auprès de classes de CM2, de 6ème et de 4ème dans les écoles des environs.
Des ateliers pour les scolaires et pour les adultes
Pour notre première expérience en salle de classe, avant le festival, nous avons sélectionné des extraits vidéos et demandé à une partie de la classe de les regarder en se bouchant les oreilles. La seconde partie de la classe devait ensuite faire comprendre la scène à la première en écrivant les dialogues et sons à expliciter et en y rattachant la bonne couleur, selon la norme des sous-titres SME en France. Sur un autre extrait, nos élèves ont dû décrire ce qui était visible à l’écran à eurs camarades qui avaient les yeux fermés durant la projection.
Les collégiens découvrent un logiciel de sous-titrage
Pour les ateliers prévus lors du festival, nous avons pu utiliser deux courts métrages avec l’aide et l’aimable autorisation de la cinémathèque des Monts Jura : Le diable dans le beffroi (1985) de Jean-Marie Fawer, et Île flottante (1988) de Pascale Thirode et Olivier Crespin.
Le diable dans le beffroi est un film d’animation en stop-motion avec des personnages en pâte à modeler qui se prête bien à un public scolaire. Les personnages parlent tantôt un français compréhensible, tantôt une langue imaginée à base de français, et leur bouche n’est pas animée. Comment alors identifier qui parle ou quelle couleur choisir pour sous-titrer les dialogues et autres bruits ? Quelle stratégie adopter lorsque les dialogues sont parlés dans une langue imaginée ? Et pour l’audiodescription, quels sont les détails à garder lors des descriptions, et comment placer ces dernières au sein d’un métrage dont la courte durée laisse très peu de périodes sans dialogue et bruitage ? La narration se faisant essentiellement de manière visuelle mais avec des éléments sonores importants pour la compréhension de l’histoire, ce film représentait un parfait cas d’étude sans être trop complexe à analyser pour les différentes classes.
Pour les adultes, nous avons opté pour un atelier participatif sur l’audiodescription à partir du film Île flottante. Son scénario de comédie absurde comptant plusieurs enchaînements et scènes surréalistes appelait l’exercice d’audiodescription à adopter le même ton. Nous nous sommes rendu compte en cours de route que l’exercice était peut-être trop compliqué pour un premier essai devant un public venu découvrir les grandes lignes de l’accessibilité audiovisuelle, mais nous avons tout de même eu des questions intéressantes sur l’interprétation du métrage et la manière de condenser ce qui doit être audiodécrit. L’audiodescription, tout comme la traduction, est un métier qui s’apprend !
Tara présentant un logiciel de sous-titrage
Quels retours ? Quel bilan ?
Les retours du côté des scolaires ont été très positifs : les élèves étaient enthousiastes à l’idée de participer aux ateliers et encore plus à l’idée de recevoir plus tard une version compilée de leurs travaux. Les enseignantes étaient également très satisfaites de l’expérience et nous espérons la réitérer avec d’autres classes et d’autres éditions du festival à l’avenir. Nous avons aussi tiré des leçons de cette première avec un public scolaire : il ne faut pas laisser trop de temps entre deux séances et les activités ont souvent pris plus de temps qu’on ne le pensait. Travailler avec les écoles nécessite une bonne organisation et le renforcement des directives sur l’accessibilité au sein de l’Union Européenne représente une bonne occasion pour sensibiliser des jeunes publics et pour cela, les étudiant·es en Master de traduction ont un rôle à jouer.
Les publics adultes étaient moins nombreux que nous ne l’espérions pour nos ateliers et nous constatons que l’accessibilité est un sujet encore très récent dans l’esprit des personnes non concernées, voire inexistant pour beaucoup. Nous réfléchissons à comment mieux arriver à sensibiliser les différents publics, qui peuvent recevoir leurs informations tant par la télévision ou la radio que par les réseaux sociaux, et nous nous demandons si des ateliers participatifs sont finalement le meilleur moyen de toucher un public adulte, là où les jeunes publics en sont vraisemblablement plus friands.
Nous avons tout de même constaté que le public venu pour un film projeté avec sous-titrage SME est resté pour le débat qui l’a suivi. Notre première question aux personnes présentes fut « Est-ce que les sous-titres SME vous ont dérangé pendant votre visionnage ? » La réponse a été unanime « Non ». Cela pourrait constituer un argument de poids pour convaincre les cinémas réticents à l’idée de proposer des séances accessibles sur la base de la commodité de visionnage. Notre invité, Stéphane Hanquet, sourd profond ainsi qu'entrepreneur dijonnais multifacette engagé dans l'accessibilité pour les personnes sourdes et malentendantes, et seule personne s’étant manifestée comme sourde ou malentendante lors de ces échanges, a pu faire part de son vécu et revenir sur les sous-titres SME proposés, sans lesquels le film ne lui était pas compréhensible. Nous lui sommes très reconnaissant·es pour sa présence, car lorsque l’on conçoit un contenu, un outil ou une technologie à destination de personnes handicapées, tout comme lorsque l’on anime un événement qui traite de leur situation, il est indispensable de faire intervenir ces personnes. Nous aurions aimé faire pareil pour les ateliers avec les scolaires, pour que les élèves comprennent mieux le sens concret de la démarche et puissent mieux comprendre ce que vivent les personnes avec un handicap, et espérons pouvoir le faire pour les prochaines éditions d’une collaboration que nous souhaitons durable.
Conclusion
Les ateliers et interventions que nous avons pu animer constituent une première pour nous et l’expérience a été enrichissante. L’équipe du cinéma est d’autant plus décidée à populariser les séances accessibles au sein de sa programmation. Elle nous a demandé de lui produire un support pour former ses membres aux spécificités de l’audiodescription et du sous-titrage SME de manière à les expliciter au public en début de séance. Notre groupe a par ailleurs été recontacté afin de réaliser une autre séance sous forme de ciné-débat lors de leur semaine de la VO. On peut dire que notre mission a été remplie au vu de l’engagement que nous avons su susciter chez les équipes enseignantes tout comme l’implication des élèves qui ont pris part aux ateliers.
Il ne faut néanmoins pas oublier que tout cela a été possible, à l’origine, du fait de la bonne volonté de l’équipe du cinéma, qui n’avait aucune obligation légale d’inclure une partie dédiée à l’accessibilité audiovisuelle dans leur événement. Cela nous permet également de souligner que la loi française du 11 janvier 2005 et les différents textes qui sont venus la compléter par la suite, demandent simplement la mise à disposition de boucles magnétiques. Afin que les préjugés et discriminations à l’encontre des personnes vivant avec un handicap cessent, il faut leur donner la possibilité de pouvoir profiter non seulement des mêmes espaces mais aussi des mêmes contenus audiovisuels que les autres personnes. C’est justement en leur donnant la possibilité d’être présentes à nos côtés en salle et de pouvoir échanger sur le film qui vient d’être diffusé que leur handicap ne sera plus vu comme un vecteur d’empêchement qui les met en marge socialement, mais comme une différence qui fait partie intégrante des réalités de notre société.
C’est pour cela qu’il nous semble plus que nécessaire que l’Union européenne et l’Etat français continuent à légiférer sur ce point, de manière à étendre les avancées récentes en termes d’accessibilité à tous les contenus audiovisuels. Notre équipe est convaincue que l’accessibilité multimédia occupera une place de plus en plus visible – et représente une valeur ajoutée du travail humain de plus en plus importante – dans les métiers de la traduction à l’avenir et espère que le réseau EMT continuera à promouvoir son développement.
Références
Crespin, O. & Thirode, P. (Réalisateurs). (1988). Île Flottante [Film]. Cinémathèque des Monts Jura.
Fawer, J.-M. (Réalisateur). (1985). Le diable dans le beffroi [Film]. Cinémathèque des Monts Jura.
Jardillier, S. (2023). Accessibilité et cinéma. Les études du CNC. https://www.cnc.fr/professionnels/etudes-et-rapports/etudes-prospectives/accessibilite-et-cinema_1925107
Mon Parcours Handicap. (2025). Handicap et cinéma : films, salles et événements accessibles. Mon Parcours Handicap. https://www.monparcourshandicap.gouv.fr/actualite/handicap-et-cinema-films-salles-et-evenements-accessibles
Détails
Langues : Anglais, Français
Date de publication : 7 avril 2026
Catégorie EMT : Compétences en traduction