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Knowledge Centre on Translation and Interpretation

L’intégration de l'éthique dans les programmes universitaires de traduction

Par le Dr Joss MoorkensDublin City University, École de Langues Appliquées et d’Études Interculturelles. Traduction par les étudiants du Master Traduction, interprétation - Parcours : Industrie de la langue et traduction spécialisée, Université Paris Cité

Drawing of a student reflecting on an armchair

Source: www.manypixels.co

Il existe un consensus croissant sur l'importance de la formation éthique dans le cadre des programmes universitaires. De manière plus générale, il existe un intérêt croissant pour les compétences transversales. Il s'agit de compétences interdisciplinaires qui sont applicables dans de nombreuses situations et domaines et qui pourraient être utiles à tous les diplômés. Dans le cadre d'un récent exercice de développement à la Dublin City University, nous avons créé un ensemble d’acquis pour ces compétences, y compris la prise de décision éthique. Au sein du réseau européen des Masters en traduction, nous réexaminons actuellement notre cadre de compétences en traduction pour la prochaine série de candidatures au programme et l'inclusion de l'éthique est un élément important à considérer.

Auparavant, l'éthique était principalement appliquée à la traduction sous la forme de règles et de directives pour les traducteurs individuels ou pour les entreprises de traduction. En éthique, cela s'appelle l'approche déontologique de l'éthique et peut être utile pour encourager les « bonnes » décisions et signaler un comportement digne de confiance et professionnel au sein de l'industrie. Cependant, les directives ne peuvent pas couvrir toutes les situations ou éventualités, c'est pourquoi nous avons d'autres outils et théories éthiques pour nous aider à prendre de meilleures décisions à ce niveau. L’approche conséquentialiste, par exemple, nous amène à considérer le meilleur résultat pour la plupart des gens, la théorie des parties prenantes est utile pour penser à différents groupes de personnes affectées par une décision, l'éthique du soin nous aide à nous concentrer sur les plus vulnérables et l’éthique des vertus fournit un ensemble d'exemples de vertus qui pourraient nous aider à nous épanouir en tant qu'humains, soit seuls, soit dans le cadre d'une organisation.

À mesure que les outils technologiques que nous utilisons au quotidien se sont développés, une prise de conscience croissante des enjeux éthiques dans le domaine de la technologie a eu lieu. Langdon Winner (1983) a écrit sur la manière dont les technologies génèrent leurs propres mondes, et Melvin Kranzberg (1986) a soutenu que les technologies ne sont ni bonnes ni mauvaises, mais qu'elles ne sont pas non plus neutres. Les écrits contemporains sur l'éthique des technologies analysent les contextes sociaux et politiques ainsi que les dynamiques de pouvoir, afin d'identifier les enjeux éthiques, souvent liés à l'apprentissage automatique ou aux applications de l'intelligence artificielle. Les systèmes d'apprentissage automatique recherchent des motifs dans les données, en faisant des prévisions à partir de leurs découvertes. Ils fonctionnent par inférence plutôt que par commande directe; leurs résultats peuvent être opaques, biaisés et imprévisibles. Les chercheurs ont mis en évidence des problèmes et des avis biaisés dans les résultats des systèmes d'apprentissage automatique tels que ceux appliqués à la reconnaissance faciale, à la production de textes et à la traduction automatique.

Les systèmes actuels de traduction automatique sont généralement basés sur d'énormes corpus de données de traduction, mettant au premier plan les questions de propriété, de protection et de littératie des données. Lawrence Venuti écrivait déjà sur le droit d'auteur de la traduction en 1998, et le rapport Bird & Bird (Emmanuel Troussel et Anne-Laure Debussche 2014) a apporté des clarifications majeures sur la question, mais la propriété et le contrôle des données de traduction n'ont sans doute jamais été plus importants qu'à l'ère de la traduction automatique neuronale. L'Union européenne a limité l'utilisation et la réutilisation des données personnelles et rendu les données des traductions de l'UE financées par des fonds publics disponibles dans le monde entier, mais la production et la réutilisation des traductions financées par des fonds privés restent généralement limitées. Des projets tels que le prochain Common European Language Data Space contribueront à démocratiser l'accès aux données, mais sans la puissance de calcul et les compétences technologiques nécessaires, tout le monde ne peut pas tirer complètement profit de ces données linguistiques. Il existe de nombreux autres enjeux éthiques liés à la traduction humaine et automatique, tels que son empreinte carbone, les risques et la responsabilité en cas d'erreur de traduction ou de violation de données, de coût informatique, de biais et de fausses déclarations dans la production et d'équité des conditions de travail dans un workflow de traduction partiellement automatisé.

La traduction peut être vue comme un indicateur précoce des risques que peut causer l'introduction de l'intelligence artificielle dans une industrie. Plusieurs enquêtes (par exemple : Hélène Pielmeier et Paul O’Mara 2020) suggèrent que plus de 70 % des traducteurs professionnels sont indépendants, un taux plus élevé que dans de nombreux secteurs, ce qui complique la mise en place d'une action collective efficace, même au sein d'organismes professionnels. Les analyses rétrospectives suggèrent que la post-édition de la traduction automatique a représenté environ 4 % du chiffre d'affaires annuel de la traduction ces dernières années (voir l'Enquête CSA 2019) dans un secteur qui ne cesse de croître, mais nous pouvons supposer que la traduction automatique est envisageable pour une plus grande partie des demandes de traduction. On s'attend à ce que la traduction automatique, fonctionnalité clef de l'intelligence artificielle, continue d'évoluer ces prochaines années (Enquête ELIS 2022). On constate également de nouvelles façons d'utiliser l'intelligence artificielle pour traduire dans des domaines tels que l'évaluation de la qualité, le recrutement des traducteurs freelances et la tarification prédictive. Il est donc important que les nouveaux traducteurs, futurs décideurs, soient prêts à prendre en compte les aspects éthiques et les répercussions de leurs décisions en se documentant sur l'éthique théorique et appliquée, en complément de leurs compétences techniques et traductionnelles. La prise de décision éthique est non seulement bénéfique à la longévité de l'industrie (et de nos programmes), mais c'est aussi une compétence précieuse qui peut être appliquée à d'autres industries et situations à mesure que les diplômés progressent dans leur carrière dans un environnement de travail de plus en plus dynamique.

Quelques ressources utiles sur la traduction et l'éthique : 

Kenny, Dorothy (Ed.) 2022 (à paraître). Machine translation for everyone: empowering users in the age of artificial intelligence. Berlin : Language Science Press. 

Koskinen, Kaisa et Nike K. Pokorn (Eds.) 2021. The Routledge Handbook of Translation and Ethics. Abingdon : Routledge. 

Parra Escartín, Carla et Helena Moniz (éd.) 2022 (à paraître). Ethics and Legal Issues in Machine Translation. Berlin : Springer.

Pym, Anthony. 2012. On translator ethics: Principles for mediation between cultures. Amsterdam : John Benjamins.
 

Références

Enquête CSA. 2019. The Largest Language Service Providers: 2019. Boston : CSA Research.

Enquête CSA. 2022. European Language Industry Survey. Brussels: ELIS Research.

Kranzberg, Melvin. 1986. « Technology and History: Kranzberg’s Laws. » Technology and Culture, 27: 544–560.

Pielmeier, Hélène, Paul O’Mara. 2020. The State of the Linguist Supply Chain. Boston: CSA Research. https://insights.csa-research.com/reportaction/305013106/Toc

Troussel, Jean-Christophe and Julien Debussche. 2014. Translation and Intellectual Property Rights (rapport de Bird & Bird pour la Direction générale de la traduction de la Commission européenne). Luxembourg: Publications Office of the European Union.

Venuti, Lawrence. 1998. The Scandals of Translation. Abingdon: Routledge.

Winner, Langdon. 1983. « Technologies as Forms of Life ». In Cohen R. S., Wartofsky M. W. (Eds.) Epistemology, Methodology and the Social Sciences. Reidel, Dordrecht, pp. 249–263.

Détails

Langues:  anglais, espagnol, français, italien, lituanien, néerlandais, tchèque
Date de publication: 24 mai 2022
Catégorie EMT: technologies de la traduction